Une Croix pour la Chapelle Contarelli par Jean-Michel Othoniel
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L’église Saint-Louis-des-Français, qui abrite les chefs-d’œuvre du Caravage dans la chapelle Contarelli, a accueilli lundi 21 septembre une croix d’autel réalisée par l’artiste français Jean-Michel Othoniel.
Cette création s’inscrit dans la tradition des grandes commandes d’art sacré destinées à accompagner la liturgie. Conçue pour prendre place sur l’autel de la chapelle dédiée à saint Matthieu, cette croix est destinée à renforcer la vocation spirituelle du lieu en s’intégrant avec humilité à l'ensemble architectural.
Cette croix romaine réalisée en verre rouge suivant le savoir-faire de Murano est posée sur un bloc d’obsidienne naturelle taillé. Son rouge toujours vibrant est celui du cœur du christ, sa position dirige le regard vers le martyr du Saint.
Le verre volcanique noir provient d’Arménie, il représente l’ombre de la croix en harmonie avec les marbres telluriques qui ornent les murs de l’église, il évoque aussi la puissance du clair-obscur si présente dans l’œuvre du Caravage. Ce bloc de verre noir a été taillé de façon à ce que ces facettes reflètent les images du Saint dans les peintures qui surplombent l’autel, les miroirs noirs faisant à leur tour émerger les visages de l’obscurité.
Avec cette commande dans le respect de l’héritage du Caravage, les Pieux Établissements de la France à Rome et à Lorette poursuivent une tradition séculaire où la création vivante vient enrichir un patrimoine au service de la pastorale.
Homélie de Don Stefano Cascio pour la fête de saint Matthieu et l'inauguration de la Croix de Jean-Michel Othoniel dans la chapelle Contarelli
"Frères et sœurs, Il est des lieux où l’Évangile semble avoir trouvé, à travers les siècles, une manière particulière de se faire entendre. Et nous sommes aujourd’hui dans l’un de ces lieux.
Nous célébrons saint Matthieu, l’apôtre et l’évangéliste. Et nous le célébrons ici, devant cette chapelle Contarelli, devant les œuvres du Caravage qui racontent son appel, son témoignage et son martyre. Et voici qu’aujourd’hui, quatre siècles plus tard, une œuvre nouvelle vient prendre place au cœur de cet ensemble : une croix de Jean-Michel Othoniel.
Ce qui est remarquable, c’est que cette nouveauté ne vient pas effacer ce qui existait avant elle. Elle vient entrer en dialogue avec une histoire, avec une architecture, avec des images, mais surtout avec une Parole. Car la première chose que nous entendons aujourd’hui n’est pas une parole sur l’art. C’est une parole sur une rencontre: « Suis-moi. »
Jésus voit Matthieu assis à son bureau de collecteur d’impôts. Il ne voit pas seulement ce que Matthieu est devenu. Il voit celui qu’il peut devenir. Et Matthieu se lève. Tout commence là.
Dans le tableau du Caravage, cette parole de Jésus est devenue lumière, geste, regard. Le Christ entre dans l’espace de Matthieu et son appel traverse la pièce. La lumière semble venir avec lui. Elle atteint Matthieu au milieu de sa vie ordinaire, au milieu de son argent, de ses compagnons, de
ses habitudes.
Le Christ ne l’appelle pas après qu’il en soit devenu digne. Il l’appelle au milieu même de ce qu’il est. C’est pourquoi la réponse de Matthieu est si importante : « L’homme se leva et le suivit. » Il y a dans ce mouvement quelque chose de très simple et de très grand.
Se lever. Quitter une place devenue familière. Accepter de ne pas savoir exactement où le chemin conduira. Faire confiance à une parole. Et peut-être est-ce aussi cela que le Caravage nous fait comprendre: la vocation chrétienne n’est pas d’abord une théorie. Elle est un déplacement. Quelqu’un nous regarde, nous appelle, et nous met en route.
La deuxième parole de l’Évangile est peut-être encore plus étonnante: Jésus s’assied à table avec les publicains et les pécheurs. Et lorsque les pharisiens s’en étonnent, Jésus répond : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin du médecin, mais les malades. » Puis il ajoute cette parole qui pourrait être comme la clé de toute la chapelle « Je veux la miséricorde, non le sacrifice. »
La miséricorde.
Voilà ce qui transforme le regard de Jésus. Voilà ce qui transforme Matthieu. Et voilà peut-être aussi ce que nous sommes invités à redécouvrir en entrant dans une église comme celle-ci : derrière la beauté, derrière l’histoire, derrière le patrimoine, derrière les chefs-d’œuvre, il y a toujours quelqu’un que Dieu regarde. Quelqu’un qu’il appelle, qu’il relève et qu’il envoie. La première lecture, dans la lettre aux Éphésiens, nous donne alors une autre clé: « Ayez beaucoup d’humilité, de douceur et de patience ; supportez-vous les uns les autres avec amour; ayez soin de garder l’unité de l’Esprit par le lien de la paix. »
Ces mots prennent aujourd’hui une résonance particulière.
Car cette chapelle est précisément un lieu où plusieurs temps, plusieurs sensibilités, plusieurs formes artistiques se rencontrent.
Il y a le XVIIe siècle du cardinal Contarelli et du Caravage. Il y a notre temps. Et il y a cette œuvre nouvelle qui vient s’inscrire entre l’histoire et l’avenir. Jean-Michel Othoniel a parlé de son intervention avec des mots qui sont eux-mêmes une véritable attitude spirituelle. Il dit : « L’église Saint-Louis-des-Français et la chapelle du cardinal Matteo Contarelli, en particulier, sont pour moi, en tant qu’artiste et ancien pensionnaire de la Villa Médicis, un lieu d’art total et un monument de l’histoire de l’art que je me dois d’aborder en toute humilité. »
« En toute humilité. »
Cette expression rejoint étonnamment la première lecture.
L’humilité n’est pas ici le renoncement à créer: Elle est la condition pour entrer dans une histoire qui nous dépasse. Le véritable artiste, comme le véritable croyant, sait qu’il n’est jamais le commencement de tout: Il reçoit, Il écoute, Il regarde… Il entre dans un dialogue. Et c’est peut-être précisément ce que nous voyons aujourd’hui dans cette nouvelle croix:
Elle est nouvelle, mais elle n’est pas étrangère. Elle est contemporaine,
mais elle ne cherche pas à abolir le passé. Elle est différente des tableaux
du Caravage, mais elle leur répond dans son propre langage.
La Croix d’Othoniel, réalisée en verre rouge selon les techniques traditionnelles de Murano et posée sur un bloc d’obsidienne naturelle, fait entrer dans la chapelle une présence nouvelle. Les matériaux et les couleurs ont été pensés en dialogue avec le clair-obscur si caractéristique du Caravage.
Et regardons bien ce qui se passe.
Chez le Caravage, la lumière révèle. Chez Othoniel, la lumière traverse le verre.
Chez le Caravage, l’obscurité fait surgir les visages. Dans la Croix, le rouge semble recueillir quelque chose du sang, de la passion, de la vie donnée.
Mais la croix chrétienne n’est jamais seulement le signe de la mort.
Elle est le lieu où l’amour va jusqu’au bout. Elle est le passage de la mort à la vie. Et c’est pourquoi il est si beau que cette croix se trouve ici, précisément dans la chapelle de saint Matthieu, car Matthieu lui-même est un homme traversé par une lumière.
Il était assis, se lève, quitte sa table et suit le Christ. Et celui qui était assis derrière un bureau devient celui qui annonce l’Évangile. Le collecteur d’impôts devient apôtre. Celui qui recevait devient celui qui transmet. Celui qui était enfermé dans une identité reçoit une vocation. Saint Matthieu nous rappelle ainsi quelque chose d’essentiel : Dieu ne nous appelle pas parce que notre passé est parfait. Il nous appelle pour ouvrir devant nous un avenir.
Et c’est peut-être également la vocation d’une œuvre d’art dans une église. Elle ne nous demande pas seulement : « Est-ce beau ? » Elle nous demande : « Que vois-tu ? » Et, plus profondément encore : « Quel regard portes-tu sur celui qui se trouve devant toi ? » C’est là que les tableaux du Caravage et la Croix d’Othoniel peuvent nous conduire à l’Évangile. Car au fond, toute œuvre véritable qui entre dans une église devrait nous apprendre à regarder autrement.
Regarder le Christ, l’homme, le pauvre, le pécheur. Regarder celui que nous avions peut-être déjà enfermé dans une définition. Regarder enfin notre propre vie avec le regard de Dieu.
« Suis-moi. »
Cette parole s’adresse aujourd’hui à Matthieu. Mais elle ne s’adresse pas seulement à Matthieu. Elle s’adresse à chacun de nous.
À l’Église.
À nos communautés.
À nos familles.
À nos contemporains.
Et peut-être même à l’art.
Car l’art aussi peut être appelé à se lever, à sortir de lui-même, à se mettre au service d’une parole plus grande que lui.
Saint Paul nous dit que le Christ donne à son Église des apôtres, des évangélisateurs, des pasteurs et des enseignants, « afin de parvenir tous ensemble à l’unité dans la foi ».
Tous ensemble.
C’est peut-être l’une des plus belles expressions pour parler de ce que nous vivons aujourd’hui.
Tous ensemble : le passé et le présent.
Tous ensemble : l’art et la foi.
Tous ensemble : le patrimoine et la création.
Tous ensemble : ceux qui viennent prier et ceux qui viennent regarder.
Tous ensemble autour du Christ.
Car si cette chapelle était seulement un monument extraordinaire de
l’histoire de l’art, nous pourrions l’admirer.
Mais elle est davantage: Elle est une chapelle, un lieu où le Christ continue de dire : « Suis-moi. », où l’homme continue d’entendre : « Je veux la miséricorde, non le sacrifice. », où la lumière continue de traverser les ténèbres. Et aujourd’hui, à travers cette nouvelle Croix, une nouvelle génération d’artistes entre dans ce dialogue.
Alors, en bénissant cette œuvre, nous ne bénissons pas simplement un objet. Nous rendons grâce pour la capacité de l’art à nous ouvrir au mystère. Nous rendons grâce pour le courage de créer dans un lieu chargé de mémoire. Nous rendons grâce pour l’humilité nécessaire pour recevoir ce qui nous précède et transmettre quelque chose à ceux qui viendront après nous. Et surtout, nous demandons au Seigneur de nous donner le regard de Matthieu. Le regard de celui qui a été rejoint par le Christ et devient à son tour témoin de cette rencontre.
Frères et sœurs,
dans quelques instants, nous regarderons cette Croix nouvelle. Mais que cette Croix nous aide surtout à regarder ailleurs: vers le Christ.
Que le rouge du verre nous rappelle le prix de l’amour. Que l’obscurité de la chapelle nous rappelle nos propres obscurités. Que la lumière qui traverse la matière nous rappelle que rien n’est définitivement fermé pour celui qui se laisse rejoindre par Dieu. Et que saint Matthieu nous apprenne encore aujourd’hui à entendre cette parole simple, exigeante et magnifique: « Suis-moi. »
Ils parlent de nous







© Jean-Michel Othoniel / Photo : Level Production